L'équipe au grand complet bénéficie de l'accueil chaleureux de Martine Renders, du Rideau de Bruxelles, pour "La maison de Lemkin" de Catherine Filloux, dans une mise en scène de Jules-Henri Marchant : un spectacle regardé sans les yeux, pour une toute première analyse des besoins de L'Audio-description Théâtre …
"La maison de Lemkin" est un spectacle sur le génocide ; excepté le comédien qui joue le rôle de Lemkin, les comédiens jouent plusieurs rôles. Le spectacle se déroule en outre dans un univers onirique et dans de nombreux lieux et espaces temps différents.
Si certains commentaires témoignent de vision, à quelques "tricheries" près, tous les participants sont parvenus à maintenir le bandeau sur les yeux durant l'entièreté du spectacle (1h50 sans entracte), ce qui est, je trouve, une performance remarquable !
Les avis sont partagés. Lors du pré-visionnement, Jeanne-Françoise (non voyante) et moi avions jugé que le spectacle était globalement compréhensible sans vision. Une partie du groupe est de cet avis, même si certains éléments ont manqué ; l'autre dit qu'il leur a été difficile de suivre réellement le spectacle.
Témoignages des participants selon 3 axes : émotif, cognitif, analytique.
1. axe émotif : ce que j'ai ressenti
- J'ai ressenti de la frustration car j'aime regarder les décors, les changements de lumière, les regards, les expressions des comédiens, …
- Il y avait beaucoup de violence dans le texte et dans l'expression, je me sentais agressée par les voix
- J'ai éprouvé de la fatigue, une tendance à somnoler
- Le spectacle m'a ennuyé car le texte est très pédagogique ; mais j'ai eu aussi des moments de rêve : l' "ennui" est créateur d'autre chose
- Au départ, j'essayais de percevoir tout physiquement par les autres sens, j'étais très tendue, c'était assez épuisant de vouloir dominer la situation - puis j'ai laissé tomber cette volonté de vouloir tout appréhender et je me suis laissé aller au sensations qui venaient vers moi - dans ce lâcher-prise, j'ai alors mieux profité du spectacle
- J'ai ressenti une grande solitude - tout se passait comme à une distance incroyable
- J'ai beaucoup apprécié : je ne me rendais pas compte que je pouvais écouter avec une telle intensité
- Je tournais souvent la tête, je "voyais avec mes oreilles" - la bande son était d'une excellente qualité !
- Bien que ne voyant pas, j'imaginais visuellement
Myriam : même nous, DV, nous imaginons visuellement (ne fût-ce que parce que, pour la plupart, nous avons vu)
- C'était vraiment très bien joué car les différences de voix m'ont fait percevoir les personnages : cfr la mère qui, en 5 secondes, devient le médecin réfugié : c'était immédiatement compréhensible !
- C'est la première fois que je vois un spectacle avec ma peau : j'ai eu mal, j'avais besoin de me toucher régulièrement ; je ressentais des émotions assez corporelles ; or, je suis certaine que, si j'avais regardé, j'aurais évacué en " chipotant " visuellement : quand je regarde, je m'échappe et je mets les choses en dehors de moi au lieu d'être dans le ressenti
2. Axe cognitif :
a. ce que j'ai compris (ou pas) du spectacle
- Je trouvais le texte assez explicite
- J'étais perdue au niveau des voix - surtout au début
- J'avais besoin d'explications à certains moments
- J'aurais voulu savoir le nombre de personnages et de comédiens, les relations entre les personnages, quand les personnages étaient présents ou absents (cachés derrière les volets par ex)
- J'avais lu le texte du programme et j'avais vu le plateau : je ressentais bien les entrées et sorties ; en fait, je pense que j'étais moins gênée par le fait que les comédiens jouent différents rôles que si j'avais vu…
- J'aurais voulu savoir qu'il s'agissait d'un texte onirique
- Il me manquait, par rapport aux bruits, une signification immédiate : est-ce que le bruit correspondait à une action ? est-ce qu'il entrait en jeu dans l'action ? ou encore était-ce un bruit imaginaire ?
- J'avais un manque au niveau scénographique : notamment, ces fameux volets qui faisaient du bruit en descendant ou remontant : non seulement, je ne savais pas qu'il y avait des volets et donc, je ratais la symbolique des personnages cachés tout en restant présents à l'arrière-plan, mais ce bruit était-il " juste " le bruit inévitable des volets ou bien un bruit signifiant ?
- J'aurais souhaité être rassurée par rapport à ce que je comprenais ; en général, je comprenais plus tard, mais je pense aussi que beaucoup de choses m'ont échappé
b. ce que j'ai compris de l'intérêt de l'AD et de ses enjeux
- Éveiller, soutenir l'intérêt du spectateur DV
- Permettre au spectateur DV d'être en empathie avec les personnages
- Donner accès aux choix de mise en scène
- Donner accès à la signification des sons : ambiance, souvenirs ou signification par rapport à l'action
- Donner accès à la symbolique
3. Axe analytique : ce que j'aurais audio-décrit
- Qui prend la parole (surtout dans la mesure où les comédiens incarnaient différents personnages)
- Les déplacements : pourquoi les personnages bougeaient
- Les relations entre les personnages ; pas seulement au niveau de la narration mais surtout lorsqu'il y a enjeu émotif : distances des personnages entre eux, ce qui se passe au niveau des regards
- La dynamique des personnages, qui était visible et pas audible ; ou que j'aurais sans doute bien davantage perçu auditivement si j'avais eu un ou deux éléments d'audio-description.
- Je crois avoir tout compris mais j'ai triché 2-3 fois : c'est là que j'aurais audio-décrit : la scène, par où les personnages entraient et sortaient, qui ils étaient, le volet, …
- Pré-description (notamment : texte onirique, changements de personnages, structuration de l'espace, options de mise en scène …)
- Prévenir du coup de feu juste avant celui-ci
- La symbolique du tressage du lien entre Lemkin et le médecin réfugiée (ou, plus exactement, le tressage des draps et l'échange des regards : au spectateur DV de construire la symbolique). Même si, auditivement, ce passage était très beau, la relation qui se créait entre Lemkin et le médecin réfugiée était, pour moi, perceptible de manière beaucoup plus ténue par l'écoute seule que par l'écoute assortie de vision.
Véronique (malvoyante) :
- Marie-Claire m'a lu le programme : c'est essentiel d'avoir au préalable un petit compte-rendu qui mette directement dans l'action
- Importance de situer les espaces : par ex. : je pouvais voir la scène du bas mais pas celle du haut (l'espace donne aussi des indications de temps)
- Savoir les expressions de visage me manque
- La femme qui accouche et Lemkin représentent le nouveau-né par l'intermédiaire d'un châle : j'aurais aimé savoir cela
- Surtout : donner sens aux choses qui se jouent et que je ne capte pas en ne voyant pas
Aline Remael (experte belge en audio-description films ; elle fait une recherche sur la perception différente d'un son lorsqu'il est associé ou non à une image) :
- Il me semble a priori que la relation son / action est moins évidente au théâtre qu'au cinéma, càd qu'il est plus difficile de percevoir la signification d'un son au théâtre qu'au cinéma (et donc, qu'il faudrait davantage y audio-décrire les sons) - à confirmer !!
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