Compte-rendu de Roland Bekkers, Président sortant de l'ABCD.
20 avril. Le pont de la goélette "Audio-description" connaît une agitation particulière. L'équipage est fébrile. Attend-on une visite royale pour saluer l'originalité du projet ?… Les "services de contrôle" de la Fondation Roi Baudouin débarquent-ils pour vérifier l'avancement des travaux ?… Pas du tout !… Mais alors ?…
L'Audio-description théâtrale, c'est un peu comme le début de la fable "Les animaux malades de la peste":
"Un bruit qui répand le bonheur
Bruit que Christine en son génie
Inventa pour offrir aux malvoyants le théâtre."
Mais, à l'image de Lucky Luke qui dégaine plus vite que son ombre, le bruit court parfois plus vite que son écho.La Crécelle compte parmi ses spectateurs attitrés un couple de personnes non voyantes. Fort logiquement, profitant du passage à son spectacle de l'équipe audio-description toujours en phase de formation, le président de la compagnie les a invités à assister à la séance audio-décrite. Ils ont proposé à leurs amis du groupe "Bon pied mais pas bon œil" - on peut être handicapé et garder le sens de l'humour - de les accompagner. Mais il y a eu des fuites… Un autre groupe de personnes non et malvoyantes a été mis au courant de l'affaire. 17 places ont donc été réservées...
- "17, s'est effrayée Christine, c'est plus que le nombre de casques disponibles !… Tant pis, on trouvera bien une solution; on s'arrangera."
S'arranger, trouver des solutions, c'est le lot quotidien des compagnies d'amateurs. Et on a trouvé, bien entendu:
1 écouteur pour 2 spectateurs ! Chacun une oreillette. A condition d'éviter les mouvements brusques qui arracheraient l'oreille de son voisin, ça doit pouvoir marcher.
Le compte à rebours a commencé.
Spectacle - 30' : Tandis que les spectateurs se pressent à la caisse d'entrée, l'équipe d'audio-description s'affaire dans la salle. Les personnes non et malvoyantes ont déjà gagné leur place. On leur distribue les écouteurs et on leur en explique le mode d'emploi.
La salle ne disposant pas d'une "régie fermée", les deux audio-descripteurs du jour, Dominique et Christophe, sont isolés dans un local annexe. Ils suivront le spectacle par caméra interposée.
Dans la salle, attentive et souriante comme à son habitude, Christine gère son petit monde. Ultime privilège de président : je bénéficie d'un écouteur pour moi tout seul.
Spectacle - 15' : Petit mot de bienvenue de Christine. Les deux audio-descripteurs prennent ensuite contact avec "leurs" spectateurs et introduisent le spectacle: présentation de l'œuvre, de l'auteur, des personnages, du décor. En alternance tout au long de la soirée, les voix sont calmes, posées.
La pièce proposée est "Trois lits pour huit" de Alan Ayckbourn. Le rythme endiablé de ce vaudeville laissera peu d'espace aux interventions des audio-descripteurs en cours de spectacle. Il est donc primordial de fournir un maximum d'informations avant le début du spectacle. Le texte est concis, allant à l'essentiel. Je suis surpris de la quantité d'informations fournies au cours de ces quelques minutes d'introduction, bien au-delà des limites de ma mémoire, trop habituée à s'aider de ce qu'elle voit.
Spectacle - 5' : Tandis que les autres spectateurs pénètrent dans la salle, l'introduction est diffusée une deuxième fois pour les personnes non et mal-voyantes.
Rideau ! C'est parti. J'ai rejoint les audio-descripteurs dans leur "cabine" improvisée à l'arrière du bar et des cuisines. Un œil sur la vidéo et l'autre sur le texte du spectacle dans lequel ils ont inséré leurs propres didascalies - leurs interventions - ils se lancent dans la bagarre, car bagarre il y a.
La pièce démarre à un rythme d'enfer, bien plus rapide qu'à la répétition évidemment. Et pourtant il faut tenter de faire passer les informations visuelles indispensables: les entrées et sorties, les positions des comédiens sur le plateau, les changements de costumes, les jeux de scène, les mimiques…
Je mesure combien le travail a été minutieusement préparé: on ne peut pas tout dire sous peine de noyer le spectateur: il a donc fallu faire les choix les plus judicieux. De retour en salle, j'observe les réactions des "porteurs de casques". Cela semble bien se passer. Je suis surpris par la "confortabilité" des écouteurs et par la qualité du son, écouteurs qui ne m'empêcheront nullement d'entendre le spectacle en direct.
Entracte. Avec Christine, je saisis les premières impressions. Les non voyants habitués aux salles de théâtre, et donc contraints depuis toujours à "se débrouiller tout seuls" avouent qu'ils étaient sceptiques. Que pouvait donc leur apporter l'audio-description ?… Mais ils se disent ravis. Voilà qui est encourageant.
Le spectacle reprend, ponctué par les interventions des audio-descripteurs, jusqu'au salut final. Le rideau tombe. Les audio-descripteurs prennent fort aimablement congé de leurs auditeurs d'une après-midi.
Christine a invité les spectateurs non et malvoyants à demeurer dans la salle pour un court débriefing. C'est l'heure du bilan !… L'angoisse se lit sur le visage des audio-descripteurs. Elle sera de courte durée. Car si les avis divergent entre malvoyants et non voyants sur la quantité d'informations à donner - les malvoyants souhaitant plus de description alors que les non voyants estiment qu'ils en ont bien assez - tous sont ravis.
"L'introduction au spectacle est vraiment un must, un cadeau que les voyants n'ont pas. Grâce à elle, on entre dans le spectacle dès le début.
Quand on va au théâtre sans audio-description, la difficulté est d'identifier les personnages et de s'accrocher au début de l'histoire. Souvent, on est vite largué. Ici, avec l'introduction, c'est vraiment confortable.
L'initiative est formidable; surtout, continuez !
Bravo aux audio-descripteurs; ils ont réussi à nous donner les commentaires sans nous priver du texte des comédiens.
Nous avons soif de théâtre; l'audio-description constitue un plus remarquable. Il faudrait encore que vous inventiez un système pour venir nous prendre à domicile.
Après tout, un casque pour deux, c'est pas si mal. On a l'oreillette d'un côté et le son direct de l'autre."
Des applaudissements nourris saluent Christine et toute son équipe, applaudissements largement mérités quand on mesure la quantité de travail réalisé en amont.
L'audio-description théâtrale est bien à l'image de l'art qu'elle sert: grisante parce qu'éphémère.
Le projet audiodescription de l'ABCD est mené en partenariat avec l'ONA
(Oeuvre Nationale des Aveugles) et avec le soutien du Fonds Elia.