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"Corps en espace - corps en relation"
les 5 et 6 novembre 2005

par Cédric Juliens

Compte-rendu de deux participantes


L'atelier de Cédric Juliens organisé par l'ABCD ce premier WE de novembre fut, pour moi, une première et pour les 13 participants "une expérience riche". Il suffit pour s'en convaincre de lire les mails spontanés qui ont fusé dès le lendemain.

Pour moi, ce fut une première : c'est la première fois que j'ai l'occasion de suivre un stage organisé par l'ABCD. J'ai apprécié avec beaucoup de bonheur la qualité du stage, la qualité et l'engagement des participants. Rigueur s'est conjuguée avec prise de risque, convivialité, bonne humeur… dans un cadre très agréable : la Maison de la Création à la Hulpe, qui sent si bon la bonne odeur du bois.

Travail du corps, travail en groupe, exercices de proximité, exercices de grammaire théâtrale (impro) : impact du rythme, de la respiration, du regard, de la posture. Qu'est-ce qui se passe avant et après les mots ? Que raconte un corps quand il se tait ? Les directives sont techniques : Cédric se veut résolument non psychologisant.

  • Ne pas prendre le spectateur pour un idiot : c'est lui qui fait le montage.
  • Faire exister le plus important : la relation entre A et B (les partenaires) et le spectateur.
  • Et enfin, application de cette grammaire théâtrale dans des scènes préalablement étudiées. Bravo au passage pour la mémorisation.
  • On peut énumérer des exercices, tenter d'expliquer, se rallier à une école à une méthode ; ce que je retiens d'un stage comme celui-ci, c'est ce qui se passe chez le participant, le travail de certaines compétences comme la concentration, l'écoute de soi et de l'autre, un certain lâcher prise.

    Et on est surpris et ému par ce qui se produit. Et ça, ça laisse des traces et génère l'enthousiasme. Encore merci à Cédric, Christine et à tous.

    Claudine

    Quatorze heures d'exception

    Samedi 5 novembre, 9 heures 30. Je suis assise dans la petite cuisine de la Maison de la Création à La Hulpe, au milieu de gens que je connais à peine. Légère appréhension. Nous allons passer deux jours ensemble, espérons que le courant passe. On parle très peu de nous-mêmes, beaucoup de théâtre, dans quelles pièces avons-nous joué, avec quelle troupe, quels sont nos projets. Cédric se lève et nous lui emboîtons le pas. Le stage "Corps en espace - Corps en relation: la mise en scène du corps de l'acteur" peut débuter. Il porte bien son titre, car de corps, il va être beaucoup question, ce corps que nous connaissons si mal, auquel nous accordons si peu d'attention et qui pourtant exprime si bien les choses, dans la vie comme sur les planches.

    Alors on va le mettre en condition, ce corps, réveiller son tonus, faire travailler des muscles dont on ignorait parfois jusqu'à l'existence et qui vont se rappeler à notre (douloureux) souvenir. Petit à petit, la démarche s'assouplit, les épaules se détendent, les crispations se relâchent, on devient plus attentif à ce qui se passe autour de nous. Les exercices se succèdent. Notre maître de jeu ne laisse rien au hasard et ne manque pas d'imagination. Jeux de ballons où la moindre seconde d'inattention peut tout faire capoter, techniques de chutes, jeu du tram où il faut tenir en équilibre à douze sur un mètre carré de tapis, tableaux vivants, exercices de cohésion de groupe où nous nous déplaçons les yeux fermés vers un point précis, tel un banc de poissons aveugles mais soudés par la confiance mutuelle qui s'est installée entre nous presque insensiblement, au fil des heures. Les instants d'abandon et de grande sérénité alternent avec les épisodes plus physiques où, rampant et roulant sur le sol, nous jouons à essayer de toucher la plante des pieds de nos camarades qui se dérobent, tels des enfants pour qui le jeu est une affaire très sérieuse car il aide à construire l'individu.

    Car c'est bien ce que nous faisons au cours de ce stage, nous déconstruisons nos vieilles habitudes pour reconstruire sur d'autres bases, cassant la verticalité de notre corps pour lui faire explorer le sol et ses multiples possibilités, renonçant à tenir le monde à distance pour accepter de se laisser toucher, enlacer, plaquer au sol, oubliant un peu nos bras et nos mains pour redécouvrir qu'un comédien possède aussi un bassin, des jambes, des genoux et des pieds qui ne demandent qu'à s'exprimer et traduire eux aussi les émotions les plus diverses.

    Le regard est aussi à l'honneur, un regard qui peut modifier toute la signification d'une scène selon qu'il s'adresse au partenaire ou au public, selon qu'il précède ou suit une action ou une tirade, selon qu'il est coulé en biais ou planté droit dans les yeux de l'autre. Au fil des diverses improvisations que Cédric nous propose, nous assistons à la démonstration des multiples façons d'utiliser le regard pour marquer les relations entre les personnages ou pour attirer l'attention du spectateur sur l'urgence de la scène qui se déroule sous ses yeux.

    Vient le moment de la mise en pratique par le biais des courts dialogues ou monologues que nous avons mémorisés au cours de la semaine précédant le stage. Les propositions de jeu sont intéressantes, Cédric propose des variations : "Essaye en étant debout, en t'asseyant, en parlant plus vite ou plus lentement, en marquant bien les silences, en regardant ton partenaire, en marchant…". Tout à coup, sans qu'on puisse expliquer pourquoi, quelque chose d'important se passe et chacun en est conscient. Dans un silence où même le temps paraît suspendu, la magie du théâtre opère. Les spectateurs retiennent leur souffle et n'esquissent plus le moindre geste pour ne pas risquer de briser cette chose fragile et absolument authentique qui vient de naître sous leurs yeux. La démonstration est parfaite. En faisant judicieusement varier le regard, le débit de parole, la tonalité de la voix, la respiration, en mettant le corps en condition, on fait naître l'émotion qui donnera à la scène tout son sens et aux personnages toute leur crédibilité.

    Difficile de décrire ce qui se passe à l'intérieur du comédien lorsqu'il est placé dans des conditions corporelles parfois extrêmes. Difficile d'imaginer que lorsqu'on est essoufflé d'avoir couru, rampé ou sauté pendant plusieurs minutes, on arrive non seulement à se rappeler son texte mais aussi à le dire avec une intensité dont on ne se serait pas cru capable, tout en ayant une conscience parfaite de la présence des partenaires, de l'attention du public, des battements de notre cœur, des parties de notre corps qui sont en contact avec le sol ou nos vêtements, des bruits environnants. C'est pourtant bien ainsi que je l'ai vécu, car je ne peux parler que pour moi-même, survoltée à l'extérieur et totalement lucide et calme à l'intérieur, comme dédoublée. Une sensation unique, à consommer sans modération.

    Quatorze heures de pur bonheur et d'enrichissement constant. Quatorze heures au contact de personnalités très diverses mais qui ont en commun un véritable amour du théâtre, une grande soif d'apprendre et de se dépasser, et une volonté affirmée de faire du théâtre autrement qu'en se précipitant sur le texte. Quatorze heures avec un "prof" exceptionnel, qui connaît son métier et l'enseigne avec passion et beaucoup de pédagogie, le tout avec humour et décontraction. Quatorze heures intenses, pleines de surprises, d'émotions, de découvertes. Le théâtre fait parfois naître des moments d'exception. Ce week-end de novembre en était un.

    Laurence Bastin